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L’histoire des coopératives est riche en leçons susceptibles d’éclairer nombre de débats actuels. Comment assurer une alimentation de qualité à un prix accessible ? Comment toucher réellement les classes les plus populaires et ne pas être un phénomène de petite et moyenne bourgeoisie ? Comment assurer un fonctionnement démocratique ? Quel rapport entretenir avec les producteurs et avec les consommateurs ? Est-il possible de produire et de consommer autrement ? Etc.

Les premières traces d’une coopérative nous viennent de Fenwick, en Écosse. Le 14 mars 1761, c’est là que dans un cottage à peine meublé des tisserands locaux ont transporté un sac d’avoine dans la pièce chaulée à l’avant du cottage de John Walker, et ont commencé à y vendre son contenu à moindre coût, créant ainsi la Fenwick Weavers’ Society (Société des tisserands de Fenwick).

Pléthore de documents indiquent que les coopératives sont nées sous la forme de petites organisations civiles en Europe occidentale, en Amérique du Nord et au Japon au milieu du XIXe siècle. Cependant, les pionniers de Rochdale sont généralement perçus comme étant le prototype de la société coopérative moderne et les fondateurs du mouvement coopératif en 1844.

La naissance du mouvement coopératif moderne

Toutes les études relatives à l’histoire des coopératives s’accordent à considérer que son point de départ a été la fondation de la Société des équitables pionniers de Rochdale (Rochdale Society of Equitable Pioneers) par des tisserands britanniques en 1844 .  

En 1843, Rochdale, cité industrielle du nord-ouest de l’Angleterre, voit ses usines textiles tourner à plein régime. Devant l’échec d’une revendication de hausse salariale portée par les ouvriers tisserands, « quelques-uns d’eux, sans emploi, presque sans pain et complètement isolés dans l’état social, se réuni[ss]ent afin d’étudier ce qu’il [est] possible de faire pour améliorer leur condition ». Si l’idée est initiée par douze tisserands s’engageant à collecter des fonds, c’est finalement un groupe de 28 travailleurs – qui ne sont pas tous actifs dans le textile et qui sont de tendances politiques diverses – qui fait enregistrer, le 24 octobre 1844, la Société des équitables pionniers de Rochdale.

Dès le départ, le magasin formera l’ossature de cette coopérative. Toutefois, deux autres actions sont prévues : d’une part, « acheter ou édifier un nombre de maisons destinées aux membres qui désirent s’aider mutuellement pour améliorer leur condition domestique et sociale » et, d’autre part, « commencer la manufacture de tels produits que la Société jugera convenables pour l’emploi des membres qui se trouveraient sans ouvrage, ou de ceux qui auraient à souffrir de réductions répétées sur leurs salaires ».

Il est donc à noter que, dès ses origines à Rochdale et bien au-delà du magasin auquel il est souvent limité dans la littérature, le projet coopératif se veut global, comme une alternative concrète destinée à réorganiser totalement « les forces de la production et de la distribution ».

Le 21 décembre 1844, le magasin est inauguré : il s’agit d’un petit local loué dans lequel a été rassemblé du beurre, du sucre, de la farine de froment et de la farine d’avoine. Les débuts sont difficiles, les marchandises étant peu variées et parfois plus chères et de qualité moindre qu’ailleurs, ce qui ne facilite pas la mobilisation des travailleurs.

Ce travail d’éducation sur le fait que le prix ne doit pas être l’unique critère d’achat sera une constante du mouvement coopératif; il passera par l’explication du principe de la ristourne, c’est-à-dire du fait qu’une partie des bénéfices réalisés par la coopérative est redistribuée aux membres de celle-ci en proportion des achats qu’ils y ont effectués (et non au prorata des parts qu’ils y ont acquises), ce qui encourage une participation active au développement de la coopérative.

En dépit des difficultés, le magasin se développe et se diversifie, notamment par l’occupation de l’ensemble du bâtiment dans lequel il s’est installé et par la mise en place d’une bibliothèque. Après sept ans, le nombre de membres est de 630 et la vitesse de croisière est atteinte. La Société exploite désormais un moulin. Plus tard, elle dispose d’un département de vente en gros ; celui-ci est destiné notamment à aider au développement d’initiatives similaires dans d’autres villes, ainsi qu’à assurer le développement de succursales, d’« institutions de protection mutuelle » et d’un important « département de l’éducation » dispensant des cours pour les enfants, filles comme garçons 

Sur cet aspect d’égalité de genre, l’ouvrage note que le magasin « a rendu de précieux services pour la réalisation de l’indépendance civile des femmes. Celles-ci peuvent devenir membres de la société et exercer le droit de vote, et ce quelle que soit leur situation. Outre le résultat concret dans le portefeuille et dans l’assiette des membres, la bonne résistance à la crise du début des années 1860, provoquée par la Guerre de Sécession aux États-Unis, renforce la crédibilité de la coopérative.

De l’expérience de la Société des équitables pionniers de Rochdale, sont issues les quatre règles de base de la coopération. L’égalité : c’est le principe de la démocratie exprimé par l’expression « un membre, une voix ». La justice : c’est le principe de la ristourne, qui veut que le bénéfice net ne soit pas réparti au prorata du capital apporté mais au prorata des achats effectués. L’équité : c’est le principe d’une rémunération fixe et limitée du capital afin de dégager des moyens pour le développement. La liberté : c’est le principe qui veut que chacun est libre d’adhérer ou de reprendre ses parts sans restriction. Il est à noter que, si la limitation du dividende et le principe de la ristourne sont souvent retenus comme constituant les principales particularités du mouvement coopératif, c’est en réalité la forme de démocratie choisie qui représente l’aspect le plus révolutionnaire du projet coopératif.

Le mouvement coopératif : histoire, questions et renouveau

Julien Dohet

L’Alliance Coopérative Internationale

L’Alliance Coopérative Internationale (ACI) a été fondée à Londres, en Angleterre, le 19 août 1895, lors du 1er Congrès coopératif. Des délégués représentant des coopératives provenant d’Allemagne, d’Angleterre, d’Argentine, d’Australie, de Belgique, du Danemark, des États-Unis, de France, d’Inde, d’Italie, des Pays-Bas, de Serbie, et de Suisse y participaient. Les représentants ont fixé les objectifs de l’ACI, à savoir informer, définir et défendre les principes coopératifs, et développer le commerce international. L’ACI est la seule et unique organisation internationale à avoir survécu aux Première et Seconde Guerres mondiales. Dépasser les divergences politiques entre les membres n’a pas été chose aisée, mais l’ACI a survécu en maintenant son engagement en faveur de la paix, de la démocratie, et en restant politiquement neutre.